“L’histoire des guerres est aussi l’histoire des médias” : Samedi 7 octobre 2023 à l’aube, les combattants du Hamas lancent l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » contre Israël. Dès les premières heures, l’écho de l’attaque sur les réseaux sociaux est considérable. #Hamas, #Israël, #Gaza…Selon Visibrain, avec plus de 170 millions de messages sur X (anciennement Twitter) liés à l’attaque et à la riposte qui s’en est suivie, la guerre entre le Hamas et Israël dépasse même le nombre de messages diffusés au début de la pandémie de Covid-19. Entre fake news, propagande et manque de modération, les réseaux sociaux deviennent rapidement un terrain de guerre de la communication pour les belligérants.
Les réseaux sociaux, caisse de résonance d’une guerre de l’image et de la surenchère
Dès le début de l’attaque, les réseaux sociaux sont inondés de photos et de vidéos des actions du Hamas : la vidéo d’une jeune femme dénudée et inconsciente à l’arrière d’un pick-up, la mort d’une grand-mère filmée sur Facebook, des combattants annonçant au téléphone la mort de leurs proches à des Israéliens… Outre les images choc, le Hamas affiche également aux yeux de tous sa force d’attaque, avec des vidéos montrant des parapentistes s’envoler pour rejoindre le sud d’Israël ou encore un tracteur utilisé comme bélier pour faire tomber des clôtures de fil barbelés. L’objectif ? Renforcer la terreur dans le camp israélien et déstabiliser son armée. Une propagande bien ficelée jouant tantôt sur la terreur, tantôt sur la démonstration de force et d’organisation du Hamas, relayée par des utilisateurs. Une surenchère dans l’illustration de la violence et de la terreur, dont l’impact auprès des utilisateurs de ces plateformes et des partages qui l’accompagnent offre une caisse de résonance à la communication de guerre orchestrée par le Hamas.
En réponse, les forces armées israéliennes partagent des vidéos montrant la préparation des soldats de l’Armée de l’Air, nombreux et bien équipés, en vue d’une riposte. Benjamin Netanyahu s’affiche aux côtés des soldats, sur le terrain. Après les démonstrations de force, Israël mise sur un autre type de communication, celui de l’émotion. Décompte du nombre de victimes civiles, vidéos de la population venue donner son sang ou encore de bâtiments ravagés par les flammes après l’explosion de roquettes… Des images récoltées et diffusées pour illustrer la brutalité qui touche le pays et émouvoir au-delà de ses frontières.
Si, sur les réseaux sociaux, Israël communique principalement sur les comptes officiels de ses institutions, le Hamas quant à lui mobilise sa chaîne télévisée Al-Aqsa TV fortement mobilisée par le Hamas pour relayer les déclarations de ses représentants et les diffuser au plus grand nombre dans l’espace digital.
Extrême droite, complotistes, influence étrangère… les réseaux sociaux offrent un terrain de jeu idéal dans la propagation des fake news
Séquences détournées, falsifiées ou même tirées de fiction. Comme si l’horreur ne suffisait pas, de nombreux comptes profitent de l’occasion pour propager des fake news afin de déstabiliser l’adversaire et orienter l’opinion publique : vidéos de combattants du Hamas faisant intrusion en territoire israélien en parapente (en réalité tournée en Egypte en septembre 2023 à l’académie militaire du Caire) ; nuée de roquettes tirées par le Hamas en direction d’Israël (vidéo de la guerre en Syrie et partagée sur les réseaux sociaux dès février 2020) ; ou encore d’hélicoptères israéliens abattus en plein vol par des membres du Hamas (extrait tiré du jeu vidéo Arma III)… des séquences détournées partagées des milliers de fois par les utilisateurs visant à décrédibiliser l’adversaire ou asseoir la dominance de l’un des deux camps.
URGENTE 🇵🇸 Palestina🇵🇸 Soldados do Hamas com parapentes invadem os territórios ocupados por Israel na Faixa de Gaza. pic.twitter.com/y31rSOmggE
— w2a news (@w2anews) October 10, 2023
Les journalistes dénoncent la responsabilité des algorithmes qui remontent les contenus choquants dans le but de garder les utilisateurs le plus longtemps sur la plateforme, que le contenu soit vérifié ou non, et qui orientent les publications qui apparaissent dans le fil d’actualité des utilisateurs en fonction de leurs convictions et ne donnent donc aucune information neutre à ces derniers.
D’où proviennent ces fake news ? Selon la journaliste Samira El Gadir, ces contenus émanent de comptes russes ou iraniens proches du Hamas, de comptes d’ultra et d’extrême droite européenne visant à amalgamer musulmans aux terroristes ou encore de comptes complotistes.
Lancé autour du 13 octobre par l’extrême droite américaine et relayé également par la sphère complotiste, le #BibiKnew (Bibi étant le surnom de Benyamin Netanyahou) sous-entend que le Premier ministre israélien “savait” et même que ce dernier aurait organisé ces attaques en raison des contestations de la population liées à sa réforme de la Justice, qui ont lieu depuis un an dans le pays.
Si les complotistes et l’ultra droite ne suffisaient pas à la propagation des fakes news, certaines personnalités politiques se font également le relais de ces intox. Au lendemain de l’attaque, Ashlea Simon, présidente du parti d’extrême droite britannique Britain First, a partagé sur Twitter une vidéo montrant des enfants enfermés dans des cages par le Hamas. Relayée des milliers de fois sur les réseaux sociaux, il s’agit en réalité d’une vidéo publiée sur TikTok plusieurs jours avant l’attaque et montrant des enfants jouant à l’école. Malgré l’alerte des utilisateurs et un message de Twitter informant que la vidéo est sortie de son contexte, l’élue n’a pas supprimé sa publication.
Rapidement, la rumeur de nouveaux nés décapités se répand sur la toile, suite à un reportage de la chaîne israélienne i24 News et des déclarations de Joe Biden appuyant ses dires. Finalement, le porte-parole de la Maison Blanche fait marche arrière et précise que le Président des Etats-Unis n’a jamais consulté ces photos. Les comptes proches du Hamas ne manquent pas ce rétropédalage et accusent Israël de mentir et de manipuler l’opinion publique pour la rallier à sa cause. Sur Twitter, le compte officiel du bureau du Premier ministre israélien publie alors les images de corps d’enfants, dont il affirme qu’elles sont authentifiées comme étant celles du massacre du kibboutz de Kfar Aza. Plusieurs comptes pro-Hamas, dont l’agence de presse du Hamas, utilisent le logiciel Optic Ai Or Not, sensé détecter les signes de génération d’IA, et accusent Israël d’avoir généré de fausses images de bébés brûlés, avec à l’appui des captures d’écran du logiciel lui-même. Alors, plusieurs comptes d’utilisateurs et même de journalistes produisent des contre-tests sur le logiciel Optic Ai Or Not, dont les résultats varient considérablement. Une information confirmée par le porte-parole du logiciel lui-même pour démentir ces accusations.
Les néo-médias ne sont pas en reste : plusieurs journalistes alertent également sur les comptes d’informations indépendants, parfois orientés. Rassemblant des communautés de milliers d’abonnés, à l’image de CerfiaFR, L_ThinkTank ou encore AlertesInfos, ces derniers “une information en temps réel”, souvent issue de sources non-fiables, le font sans réel travail journalistique et surtout sans vérification de l’information partagée. Ces “néo-médias”, dont les publications recueillent parfois des millions d’impressions et sont partagées en masse par les utilisateurs, représentent alors une caisse de résonance idéale à la propagande informationnelle.
Stratégies de communication : prise à témoin des opinions publiques et mobilisations des influenceurs populaires
Ces stratégies de communication, qui usent de multiples ressorts, visent un même objectif : prendre l’ascendant sur l’adversaire par l’opinion publique.
Une utilisation des codes de la communication, bien que similaire aux actions de propagande rencontrées dans n’importe quel contexte de guerre, qui peut surprendre. Tous les codes modernes de la communication sont repris, à l’instar de l’agence de presse liée au Hamas, Quds News Network, publie des vidéos qui reprennent par exemple les codes du “fact-checking” et les techniques du “debunking” pour déconstruire le discours de l’adversaire.
From the « beheaded babies » story to the « raped women » and the AI generated « proofs ».
How does #Israel manufacture lies and how does its baseless propaganda spread in major media outlets and go unchecked?
Journalist @MunaHawwa has the answers. #Palestine #Israel pic.twitter.com/gC4NBhDDzz— Quds News Network (@QudsNen) October 13, 2023
En Israël, les acteurs de la série israélienne “Fauda”, popularisée à travers le monde grâce à la plateforme Netflix, reprennent les codes de l’e-influence et partagent diverses vidéos, tantôt remerciant les opinions publiques mondiales du soutien envers Israël, tantôt témoignant sur la réalité des combats qui se déroulent. En tenue de soldat, Idan Amedi, l’un des acteurs de la série, déclare dans une vidéo face caméra : “Ceci n’est pas une scène de Fauda, c’est la vraie vie”. Dans une vidéo relayée sur Twitter par le compte officiel de l’ambassade d’Israël en France, Itzik Cohen, un second acteur de Fauda, prend la parole en arabe, puis en anglais, expliquant avoir entendu de nombreuses fake news depuis l’attaque du Hamas et déclare que “les combattants du Hamas ne se battent pas pour la liberté [du peuple Palestinien], ce sont des terroristes qui souhaitent détruire et Israël et tuer des Juifs à travers le monde. (…) Je sais que ces atrocités semblent inimaginables, mais ce sont les faits.” et demande aux utilisateurs de ne pas propager ces fakes news. La vidéo ayant eu le plus d’impact, et qui a notamment fait l’objet de plusieurs articles dans la presse française, est celle de l’acteur principal de la même série Fauda, Lior Raz. Vétéran d’une unité de combat d’élite israélienne avant de se lancer dans le cinéma, l’acteur partage une vidéo de lui en pleine opération de sauvetage alors que des roquettes explosent à quelques mètres de lui et explique avoir extrait deux familles dans la ville bombardée du sud du pays. Entre fierté et unité, dans ces vidéos, les acteurs transmettent le même message “nous sommes mobilisés, tout comme vous, pour notre pays”.
« Ces derniers jours, j’ai entendu énormément d’informations mensongères (…) ces événements atroces sont pourtant réels » | Itzik Cohen, alias Captain Ayub dans @FaudaOfficial, a un message à vous faire passer 🇮🇱⤵️ pic.twitter.com/aE03hmPOZy
— Ambassade d’Israël en France (@IsraelenFrance) October 15, 2023
Accompanied by Yohanan Plesner @yplesner and Avi @issacharoff , I headed down south to join hundreds of brave « brothers in arms » volunteers who worked tirelessly to assist the population in the south of Israel. We were sent to the bombarded town of Sderot to extract 2 families pic.twitter.com/WpM9JLeOZM
— Lior Raz (@lioraz) October 9, 2023
Si la publicité n’est pas nouvelle dans un contexte de guerre, aujourd’hui, l’achat d’espace publicitaire en ligne utilisé pour la propagande avant le lancement d’une vidéo YouTube ou lors d’une partie de Candy Crush surprend de plus belle. Jeudi 12 octobre, plusieurs utilisateurs se plaignent d’une publicité anxiogène diffusée en ligne. Une vidéo de 27 secondes aux tons pastels, montrant des licornes au milieu d’arcs-en-ciel et d’étoiles souriantes qui affiche le message suivant : « Nous savons que votre enfant ne peut pas lire ceci. Nous avons un message important à vous transmettre en tant que parent. 40 nourrissons ont été assassinés en Israël par les terroristes du Hamas (ISIS). Tout comme vous feriez tout pour votre enfant, nous ferons tout pour protéger les nôtres. Maintenant, serrez votre bébé dans vos bras et tenez-vous à nos côtés. ». À la fin de la vidéo apparaît le logo du ministère des Affaires étrangères d’Israël. Malgré plusieurs signalements, la publicité serait en règle selon Google – qui a tout de même interdit sa diffusion sur YouTube Kids en raison du “caractère politique et des références à la mort” de cette publicité.
Des codes de la communication moderne utilisés pour un même objectif : Convaincre par l’émotion, illustrer l’atrocité à Gaza et en Israël pour rallier à sa cause, mettre en lumière les failles de son adversaire pour gagner l’opinion publique et enfin ressortir vainqueur.
Modération en berne : des plateformes défaillantes dans leur responsabilité de protection des utilisateurs ?
Entre contenus violents et désinformation, les réseaux sociaux sont devenus le terrain de jeu idéal en temps de guerre. Quid de la modération ? L’Union européenne a rapidement rappelé les plateformes à l’ordre concernant leurs obligations en matière de modération dans le cadre de la nouvelle législation européenne sur les services numériques (DSA), entrée en vigueur fin août. Si Meta a indiqué mettre en place un centre d’opération spécial composé d’experts pour suivre de près l’évolution de la situation en temps réel, TikTok a annoncé mettre en place «un centre de commandement» et a décidé de faire évoluer ses “systèmes de détection automatisés proactifs en temps réel” visant à détecter et supprimer automatiquement les contenus graphiques et violents sans y exposer les utilisateurs ou leurs modérateurs eux-mêmes.
Quid de X ? Alors que depuis son rachat par Elon Musk, le réseau social était d’ores et déjà dans le viseur du commissaire européen Thierry Breton, ce dernier a annoncé que la plateforme était actuellement visée par une enquête pour “diffusion présumée de fausses informations, contenus violents et à caractère terroriste et discours de haine”. Conséquence du licenciement d’une partie de l’équipe de modération ? Ou de la certification payante Twitter Blue qui légitime le discours de comptes non vérifiés ?
Cette guerre est avant tout le révélateur d’une crise de l’information, et plus particulièrement de la désinformation, extrêmement dangereuse. A l’ère des réseaux sociaux, la vitesse de propagation des informations, des algorithmes, de l’intelligence artificielle, des comptes d’influence étrangère… comment s’informer avec justesse en temps de guerre ? A qui faire confiance ?
La couverture de l’explosion de l’hôpital Al-Ahli Arabi illustre parfaitement cette question.









