Meilleurs vœux, felice anno nuovo, aam saiid, bon nannen, ein gutes neues Jahr, akemashite omedetô !

Avec le Nouvel An, nous autres frères humains sommes nombreux à pratiquer la fâcheuse habitude des promesses non tenues. Je veux bien sûr parler des bonnes résolutions de début d’année (pourquoi diable s’imposer des « dry january » dans le pays du Chassagne-Montrachet ?), et dans une forme plus collective, celle des vœux des dirigeants (plus avantageusement accompagnés de Veuve Cliquot). Il est de bon ton de tourner en dérision la naïveté des premières et de n’écouter que d’une oreille distraite les seconds. Ils sont en réalité une importante occasion de marquer un temps d’arrêt et de recul salutaire et, en hommage à Janus qui contemple à la fois le passé et le futur, d’inscrire l’individu et le collectif dans la continuité d’un récit.

Vers la fin décembre, pour la plume de chef d’Etat épuisée qui s’empresse de bâcler le pensum des voeux avant de rejoindre lectures, canapé cosy et feu de cheminée pour quelques jours de congés mérités, Janus est une bonne âme : le discours de Nouvel an est un exercice de style relativement aisé, avec ses topos et passages obligés. Au passé son satisfecit, au futur sa tension positive. « Nous avons bien bossé l’année dernière même si la situation n’était pas facile. Comme nous sommes particulièrement forts quand nous sommes unis, on va voir ce qu’on va voir l’année prochaine si nous nous retroussons les manches ». Les variations, plus ou moins heureuses, se font par le ton, le style et les priorités données. Olaf Scholz a par exemple fait une sobre démonstration de deutsche qualität : nous nous attendions au pire, mais « les choses se sont passées différemment parce que nous avons freiné la récession économique. Nous avons économisé de l’énergie et nous nous sommes préparés à temps. Nous l’avons fait tous ensemble. Nous pouvons nous appuyer sur n’importe quel vent contraire et l’emporter ». Année électorale pour les Britanniques oblige, Rishi Sunak n’hésite pas à faire un éloge enthousiaste, bien qu’un rien immodeste, de ses propres actions : « Nous pouvons nous réjouir d’avoir passé une année mémorable. Nous avons accordé un financement record au système national de santé et aux services sociaux. Les écoles anglaises remontent en flèche dans les classements mondiaux. Nous avons relancé l’économie. Nous avons réduit l’inflation de moitié. Nous avons mis en place la plus grande réduction de l’impôt sur les sociétés de l’histoire britannique moderne. Et au cours des dernières semaines, nous avons enregistré un incroyable investissement de 60 milliards de livres sterling au Royaume-Uni. (…) Nous devrions regarder vers l’avenir avec fierté et optimisme, en pensant à ce que nous pouvons faire ensemble pour construire un avenir meilleur pour tous. »

La structure du discours est en place, le feu crépite déjà, la chartreuse, la vodka ou le sake sont au frais ; ne reste qu’à rajouter le souffle, l’ingrédient spirituel, le récit mythologique, l’anima qui va animer le collectif. Les communicants d’entreprise croient avoir inventé cela récemment sous le nom de raison d’être, ricane notre plume, qui a toujours su que les livres sterling ne suffisent pas pour mettre réellement un groupe en mouvement. En perpétuant la poésie de la longue marche, Xi Jinping s’ancre dans l’abnégation : « Nous avons traversé l’épreuve des vents et des pluies, nous avons vu de belles scènes se dérouler en chemin et nous avons accompli de nombreuses réalisations. Nous nous souviendrons de cette année comme d’une année de travail acharné et de persévérance. Nous avons pleinement confiance en l’avenir ». Dans un contexte de « peur du retour de la guerre, du déclassement, de la perte de contrôle », le président Macron a choisi de réactiver la mythologie française du rebond, celle de Jeanne d’arc, Choiseul, Renan, Clemenceau ou Jean Zay, de ces périodes de basse eaux qui nécessitent de se réarmer. On se souvient du président Sarkozy en 2007 bonimentant bellement que « la France n’est jamais aussi prête au sursaut que lorsqu’on la croit sur le déclin », ou d’Ernest Renan dans sa Réforme intellectuelle qui semble décrire notre situation de 2024 quand il parle des raisons de la défaite de 1870 : « pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup d’égards en Russie ». Car Vladimir Poutine, de son côté, en appelle à la mère patrie, une grande famille à l’échelle du pays : « nous sommes fiers de nos réalisations communes et heureux de nos succès. Et nous avons été fermes, protégeant les intérêts nationaux, notre liberté et notre sécurité, et nos valeurs qui continuent d’être notre fondement inébranlable (…) Et la chose principale qui nous a unis, c’est le destin de la patrie ». Dans le pays de la statue de la Liberté, d’Eisenhower et de Reagan, après le passage à vide du Covid, « le peuple américain comprend que nous sommes mieux placés que n’importe quel autre pays pour diriger le monde », observe Joe Biden. Enfin, Fumio Kishida cherche à activer la capacité d’adaptation et d’assimilation japonaise en rappelant « qu’au cours des périodes d’énormes changements, qu’il s’agisse de la restauration Meiji, de la reconstruction d’après-guerre ou de la période de croissance économique rapide, le Japon s’est emparé de ces tendances et a transformé ces changements en force ».

Bref : introduisons une grande notion partagée par une histoire commune, qu’il s’agisse d’abnégation, de sursaut, de mère patrie, de retour au leadership ou d’adaptation, et le discours est plié. La plume note au passage que les mots qu’elle a choisis cette année sentent le sang et les larmes davantage que les lendemains qui chantent, la fin de la fête plus que la dolce vita et le sea, sex and sun. Rajoutons quelques raisons concrètes d’espérer, se dit-elle, après tout je subis peut-être encore simplement ma dépression post-covid. Il se souvient de Philippe Muray. Même si nous rentrons de nouveau dans l’histoire tragique, la fête reste probablement toujours l’un des marqueurs de notre post-modernité, au moins par effet d’inertie. Insistons sur une touche positive et fun, un moment de mobilisation et de compétition fair play : les gants de boxe autour du cou, le Président Macron nous rappelle la partie festive du sport et les valeurs de l’olympisme. En campagne électorale, Joe Biden s’affiche quant à lui en direct sur le grand écran de Time Square auprès de la foule réunie pour la fête du nouvel an. Véritable « family man » accompagné de son épouse, il décrit avec gourmandise les pates, le poulet au parmesan et la glace aux pépites de chocolat qu’il vient de dévorer en excès comme un real American. Son père lui avait appris ce qui est important, que ce sont les emplois qui font la dignité. Et « nous avons ramené beaucoup d’emplois aux États-Unis. Les gens sont maintenant en mesure de gagner leur vie ». Il précise à ses compatriotes américains que « nous revenons, et il était temps », pour ne pas se laisser distancer par le « make america great again » de son concurrent. De son côté, toujours consciencieux dans sa deustche qualität, Olaf Scholz parle de l’unité nécessaire pour les élections européennes, de la réduction du nombre de personnes qui traversent les frontières européennes, et des investissements à venir dans de grands projets d’infrastructures et dans les secteurs stratégiques comme les batteries et les microprocesseurs, de baisse d’impôts et d’amélioration des prestations sociales pour les plus pauvres. C’est à peu près la stratégie qu’évoque Rishi Sunak, qui aime la relance économique mais n’aime pas non plus les bateaux clandestins qui traversent la Manche. Il insiste en complément sur la souveraineté énergétique et sur l’éducation, probablement encore insatisfait de sa 11e position dans le classement PISA 2023 (l’Allemagne et la France sont au rang 22 et 23). Enfin, pour donner du baume au cœur, Xi Jinping nous rappelle que cette année, « la Chine sera certainement réunifiée et tous les Chinois des deux côtés du détroit de Taiwan devraient être liés par un objectif commun et partager la gloire du rajeunissement de la nation chinoise ».

La mention du poulet au parmesan de Joe Biden lui ayant donné faim, notre plume bâcle la fin de son discours. Peut-être pourra-t-il s’en offrir une portion à la gare. L’heure tourne, et le train SNCF des vacances, s’il arrive à destination systématiquement en retard, ferme ses portes tout aussi systématiquement en avance. Malgré tout, il se dit que tant que le barman du TGV est affublé du sobriquet bizarre de barista et que ce dernier peut lui procurer un pot de glace bio aux pépites de chocolat siglé d’un chef étoilé, la vie, et par conséquent l’année qui s’annonce, valent la peine d’être vécues dans ce pays miraculeux qu’est la France.

Par Xavier Desmaison