A l’heure où les recherches sur les conséquences de l’exposition des plus jeunes aux réseaux sociaux sur leur développement cognitif, leur sécurité et leur santé mentale se multiplient, l’interdiction de l’accès à certaines plateformes numériques pour les mineurs est au cœur des débats.
En novembre dernier, le parlement australien a approuvé une proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux par les moins de 16 ans. Bien qu’il s’agisse de l’une des mesures les plus strictes en la matière, les contours de son application demeurent flous. Parallèlement, d’autres pays étudient la mise en place de législations similaires.
La Corée du Sud avait ouvert la voie en 2011 avec l’adoption de la loi « Cendrillon », abrogée dix ans plus tard en raison du risque d’atteinte aux droits des mineurs. Du côté de la Chine, l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux par les mineurs a pris effet en 2021. Une décision ferme qui rencontre moins d’obstacles dans ce pays, où internet est largement contrôlé par l’État. En Europe, l’Espagne, la Norvège et le Royaume-Uni examinent également cette question, bien que leurs tentatives demeurent souvent peu concluantes.
Du côté de la France, la majorité numérique a été fixée à 15 ans par la loi du 7 juillet 2023. Ce texte, en attente d’approbation par la Commission Européenne, obligerait les plateformes numériques à vérifier l’âge de leurs utilisateurs et à mettre en place un consentement parental pour les moins de 15 ans.
Si cette tendance de fond reflète une prise de conscience collective des risques liés à une utilisation abusive ou non éclairée des réseaux sociaux par les plus jeunes, elle soulève de nombreuses interrogations : ces mesures d’interdiction seront-elles réellement efficaces ? Quid des contraintes techniques pour assurer leur mise en œuvre ? Entre protection des mineurs et respect de leurs droits, où se situent les limites ?
Une réponse imparfaite à une problématique plus complexe
Généralement fixées à 13 ans, les restrictions d’âge existent déjà sur la plupart des plateformes, encore faut-il pouvoir contrôler leur respect. L’essor des solutions de reconnaissance basées sur l’intelligence artificielle offre une première piste, qui se heurte toutefois à des exigences légales strictes pour garantir le respect de la vie privée et la sécurité des données personnelles des utilisateurs. Le recours à des « tiers de confiance », dont le rôle serait de vérifier l’âge des internautes sans communiquer leurs informations aux réseaux sociaux, pourrait se développer à l’avenir.
Au-delà des enjeux réglementaires, les solutions techniques de contrôle de l’âge des utilisateurs peuvent être facilement contournées avec des solutions de VPN. Au Royaume-Uni, 23%[1] des jeunes déclarent être en mesure de passer outre les mesures appliquées.
Ainsi, la privation stricte serait susceptible de renforcer l’attraction des mineurs, les incitant à se connecter sans encadrement aux plateformes numériques, ce qui augmenterait le risque d’exposition à des contenus inadaptés.
Des bénéfices éclipsés par les effets néfastes ?
Vecteur d’ouverture, de socialisation et d’appartenance, les réseaux sociaux constituent un espace d’échange, de libre expression et de construction de l’identité sociale des adolescents. Les interdire reviendrait à les priver d’opportunités de se connecter avec leur entourage et de s’approprier les codes de la culture numérique, un risque d’exclusion sociale non négligeable.
Si certains mineurs accèdent aux réseaux sociaux de manière encadrée grâce à un entourage attentif et avisé, d’autres, soumis à une interdiction totale, pourraient manquer d’opportunités de se former à une utilisation éclairée et constructive de ces outils. Un fossé numérique qui risque de se creuser, avec des conséquences sur la capacité des jeunes à naviguer dans un monde de plus en plus connecté.
Pour autant, les risques liés à l’utilisation des réseaux sociaux par les plus jeunes semblent éclipser largement leurs effets bénéfiques, à l’heure où 80%[2] des Français souhaiteraient interdire ces plateformes aux enfants de moins de 14 ans, selon une récente enquête menée par Ipsos.
L’éducation au numérique : une approche proactive plutôt que réactive
Malgré les restrictions d’âge imposées par les plateformes, la réalité est bien différente : plus de la moitié des enfants de moins de 13 ans sont déjà présents sur les réseaux sociaux[3]. Un constat édifiant, qui révèle l’importance de former des utilisateurs responsables.
Apprendre à décrypter les algorithmes, identifier les dangers, gérer son temps d’écran : la pédagogie et la sensibilisation permettent de renforcer l’esprit critique des adolescents et de leur donner les outils nécessaires pour évoluer en toute sécurité dans le monde numérique. L’enjeu est d’anticiper les dangers, plutôt que de réagir à posteriori à des situations problématiques ; et de donner aux jeunes les moyens de reconnaître eux-mêmes les risques pour s’en prémunir.
Le système éducatif s’impose comme un vecteur essentiel pour former les enfants à une utilisation responsable des outils numérique. Plusieurs axes peuvent être envisagés, du décryptage du fonctionnement des réseaux sociaux, à la gestion du cyberharcèlement, en passant par la sensibilisation aux droits numériques et la gestion des données personnelles.
Les parents, moins familiers avec les mécanismes des réseaux sociaux, rencontrent des difficultés pour accompagner leur enfant en ligne. 41% d’entre eux peinent à montrer l’exemple en limitant leur propre temps d’écran et 42% déclarent avoir du mal à limiter le temps d’usage des écrans de leurs enfants[4]. Ils appellent à davantage d’accompagnement pour les soutenir dans l’encadrement des usages numériques de leurs enfants.
L’importance d’une co-responsabilité des acteurs et le rôle des plateformes
Face à la réalité de la présence des enfants sur les réseaux sociaux et aux dangers auxquels ils sont confrontés, les plateformes s’appuient sur des algorithmes sophistiqués pour modérer les contenus, détecter les comportements toxiques, et protéger les mineurs. Cependant, malgré les progrès technologiques, ces solutions présentent encore de nombreuses failles, en partie dues à leur incapacité à comprendre la complexité des interactions humaines.
D’autres approches sont également explorées, à l’image des versions « kids » des réseaux sociaux, conçues pour une expérience utilisateur sûre et adaptée aux plus jeunes. Si cette solution est déjà adoptée par certaines plateformes numériques comme Youtube et Messenger, son application par Facebook et Instagram a suscité de nombreuses critiques, obligeant le géant à mettre son projet en stand-by[5].
Vers un équilibre entre protection et responsabilisation
À l’heure où la présence des enfants sur les réseaux sociaux est une réalité inéluctable, la réponse ne peut se limiter à des interdictions strictes ou des mesures réglementaires isolées.
Si les initiatives législatives témoignent d’une prise de conscience essentielle, elles doivent être accompagnées d’une éducation numérique proactive et d’un engagement collectif impliquant familles, institutions éducatives et plateformes numériques. La co-responsabilité de ces acteurs est indispensable pour préparer les enfants à évoluer en toute sécurité et autonomie dans un univers numérique en constante mutation.
L’enjeu ne se limite pas à la protection des mineurs, mais s’étend à la formation de citoyens éclairés et critiques dans un monde profondément interconnecté.
Par Leïla Bouchtaoui
[1] BBFC Young people and pornography, Janvier 2020
[2] https://www.ipsos.com/fr-fr/education-80-pourcent-des-francais-souhaitent-que-les-reseaux-sociaux-soient-interdits-aux-enfants-de-moins-de-14-ans
[3] https://www.meta-media.fr/2024/04/20/ofcom-les-enfants-passent-jusqua-huit-heures-et-plus-sur-les-reseaux-sociaux.html#:~:text=De%20m%C3%AAme%2C%20l’utilisation%20globale,une%20croissance%20particuli%C3%A8re%20chez%20ce
[4] https://www.unaf.fr/app/uploads/sites/3/2022/02/etude-openunafipsos-lv.pdf
[5] https://www.challenges.fr/entreprise/media/instagram-met-sa-version-pour-enfants-en-pause_782409









