La décision de Mark Zuckerberg de mettre fin au programme de fact-checking de Meta aux États-Unis provoque une onde de choc internationale. De l’ONU au Conseil de l’Europe, en passant par le président américain Joe Biden, les réactions s’enchaînent pour dénoncer un choix jugé périlleux.
Un virage dans la lutte contre la désinformation
Le revirement de Meta marque un tournant dans l’histoire de la modération des contenus sur les réseaux sociaux. Depuis près de dix ans, le programme de fact-checking collaborait avec plus de 80 organisations à travers le monde, vérifiant les informations dans plus de 60 langues. Pour justifier ce changement, Zuckerberg invoque un biais politique des fact-checkers et une forme de censure qu’il souhaite corriger.
Dans une interview au podcast de Joe Rogan, le PDG de Meta explique avoir « accordé trop de crédit » aux médias qui attribuaient l’élection de Trump en 2016 à la désinformation. Il propose désormais de remplacer le système par des « notes de la communauté », similaires à celles utilisées sur X, permettant aux utilisateurs d’ajouter eux-mêmes du contexte aux publications.
À l’international : entre vigilance et préoccupation
L’IFCN (International Fact-Checking Network), qui regroupe plus de 130 organisations dont l’AFP, a fermement rejeté les arguments de Meta. Dans une lettre ouverte, l’IFCN qualifie le raisonnement de Zuckerberg de « contestable » et met en garde contre les conséquences potentiellement préoccupantes de cette décision, en particulier dans les pays « vulnérables à la désinformation susceptible de provoquer de l’instabilité politique ».
Le président Biden a qualifié la décision de « vraiment honteuse », tandis que le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme rappelle que la régulation des contenus haineux en ligne « n’est pas de la censure ». Le Conseil de l’Europe souligne les risques de « conséquences négatives pour les droits humains ».
Si la décision de Meta ne concerne actuellement que les États-Unis, son impact est également observé en Europe, où les autorités suivent cette évolution avec attention. Clara Chappaz, Ministre Française déléguée chargée du Numérique, a indiqué avoir reçu l’assurance de Meta France que le programme de vérification des faits serait maintenu en Europe, conformément aux dispositions du Digital Services Act (DSA). Cependant, la mention de la garantie comme étant valable « pour le moment » suscite des questions sur les intentions à long terme de l’entreprise.
J’ai echangé avec la direction de Meta France ce soir qui m’assure que cette fonctionnalité ne sera déployée qu’aux Etats-Unis pour le moment. En Europe, le Digital Service Act sera respecté. Croyez en ma vigilance sur le sujet. https://t.co/EWOnqxCnbt
— Clara Chappaz (@ClaraChappaz) January 7, 2025
Ces évolutions pourraient accentuer les divergences entre deux approches de la régulation des contenus en ligne : une Europe favorisant une supervision professionnelle et encadrée, et un modèle américain misant sur l’autorégulation par les utilisateurs. Une telle fracture pourrait avoir des implications significatives sur la gestion de l’information à l’échelle mondiale et sur la capacité des plateformes à garantir un environnement numérique fiable.
L’écosystème du fact-checking redéfini et en constante évolution
Pour la communauté des “fact-checkers”, cette décision marque également un tournant. Le programme de fact-checking de Meta, qui rémunérait plus de 80 organisations médiatiques à travers le monde, représentait un pilier économique important pour cette profession encore jeune. L’Agence France-Presse, par exemple, participe à ce programme dans plus de 26 langues.
Le remplacement des professionnels par des « notes communautaires » soulève des questions fondamentales sur l’avenir du métier. Aaron Sharockman, directeur de PolitiFact, rappelle que le travail des fact-checkers ne se limite pas à dire si une information est vraie ou fausse, mais consiste à « fournir du contexte et du contenu supplémentaires » grâce à un travail journalistique rigoureux.
« Si vos toilettes fuyaient, vous ne compteriez pas sur le premier quidam venu pour les réparer », fait remarquer Michael Wagner, professeur à l’École de journalisme et de communication de masse de l’Université du Wisconsin. Cette analogie souligne l’importance d’une expertise professionnelle dans la vérification de l’information, une compétence que les « notes communautaires » ne peuvent apparemment pas totalement remplacer.
La transformation du fact-checking ne se limite donc pas à un simple changement de méthode. Elle remet en question tout un modèle économique et professionnel qui s’était construit ces dernières années autour de la lutte contre la désinformation. Alors que les besoins en vérification de l’information n’ont jamais été aussi importants, notamment avec l’émergence de l’IA, c’est tout un secteur qui doit repenser son avenir et son modèle économique.
Les annonceurs devant un choix stratégique
L’abandon du fact-checking par Meta aux États-Unis soulève plusieurs enjeux économiques, particulièrement dans le secteur publicitaire. Selon Jasmine Enberg, analyste chez eMarketer, cette évolution « pourrait rebuter beaucoup d’annonceurs » déjà sensibles à l’environnement dans lequel leurs publicités apparaissent. La proximité potentielle entre contenus publicitaires et informations non vérifiées représente un point d’attention pour les marques.
Cette situation fait écho aux événements survenus sur X, où un changement dans la politique de modération avait entraîné une suspension temporaire des investissements publicitaires par certaines entreprises. Le contexte actuel rend les marques particulièrement vigilantes quant à l’environnement de diffusion de leurs messages.
Sur le plan financier, cette décision comporte certains enjeux pour Meta, dont le modèle économique repose à 98% sur les revenus publicitaires. Une modification des stratégies d’investissement des annonceurs pourrait avoir des implications sur les résultats de l’entreprise.
Les annonceurs disposent de plusieurs alternatives pour leurs investissements publicitaires, notamment via des plateformes professionnelles comme LinkedIn ou d’autres médias traditionnels. Le marketing d’influence constitue également une option permettant un meilleur contrôle de l’environnement de diffusion.
Cette évolution soulève des questions sur l’équilibre entre les objectifs commerciaux des plateformes sociales et leurs méthodes de gestion des contenus. La décision de Meta pourrait influencer les pratiques futures dans le secteur de la publicité et du marketing.
Le rôle du consultant face à ces transformations
Le rôle de consultant évolue face à ces changements réguliers. L’accompagnement proposé par les agences prend une dimension plus stratégique, nécessitant une capacité d’adaptation rapide aux évolutions constantes du secteur.
Cette dynamique de changement redéfinit les interventions quotidiennes. Les expertises en social media, en marketing et en modération s’étendent au-delà des aspects techniques pour englober une compréhension des enjeux réglementaires. Cette vision globale permet d’anticiper les modifications des politiques des plateformes et d’ajuster les stratégies clients en conséquence.
Face aux plateformes qui peuvent se montrer peu flexibles, les consultants doivent identifier et déployer des solutions adaptées aux objectifs spécifiques de chaque client.
Devant ces transformations constantes, plusieurs questions émergent : comment les agences et leurs consultants peuvent-ils anticiper les évolutions des plateformes ou comment préserver l’image d’une marque dans un environnement où la coopération avec les plateformes semble s’amoindrir ? L’enjeu est d’adapter les méthodes de façon agile pour tirer parti de ces perpétuelles évolutions.
Par Rachel Sellem
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