Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump s’est lancé dans une mise en cause de la légitimité scientifique aux Etats-Unis. Les États-Unis étant au cœur de la recherche mondiale, les conséquences de cette offensive se font sentir à l’échelle internationale. Fermetures de centres de recherches de renom (NOAA), licenciements massifs (NASA, NIH), restrictions de la communication entre chercheurs, interdictions des programmes liés à la diversité, l’équité, l’inclusion et l’accessibilité[1], suspensions de collaborations internationales, les mesures offensives se sont multipliées ces dernières semaines instaurant un climat d’inquiétude et de doute dans la communauté scientifique.
Or, ce doute légitime, structurant dans la démarche scientifique comme dans nos métiers de communicants, est aujourd’hui mis en péril. Non par excès de complexité, mais par des choix politiques délibérés qui touchent aux fondements de la production et de la circulation du savoir. Et c’est là que les enjeux de communication prennent toute leur dimension, en fragilisant les institutions scientifiques, en réduisant l’accès aux données, en stigmatisant certaines thématiques de recherches (climat, diversité, genre)[2], l’administration Trump ne s’en prend pas seulement aux chercheurs, elle s’en prend aussi aux conditions mêmes dans lesquelles la science peut être expliquée, défendue, rendue audible.
Ce qui est attaqué ici, ce n’est pas uniquement la science en tant que discipline, mais son droit à être dite, transmise et surtout crue. Ce qui est attaqué, c’est la légitimité du discours fondé sur la preuve. Comment continuer à produire du sens, à transmettre de la nuance, à créer un lien de confiance, dans un contexte où l’on rend équivalents une expertise éprouvée et une opinion construite sur l’émotion ou la croyance ?
Un vent de contestation
Face à cette offensive contre la science, près de 1900 scientifiques américains ont élevé leur voix dans une lettre ouverte[3], rappelant avec force le rôle fondamental de la recherche pour l’intérêt général. Leur message est limpide : ces politiques menacent non seulement l’indépendance de la recherche, mais aussi la capacité de la science à nourrir la société en savoirs fiables. En France, des figures comme Alain Puisieux[4], président de l’Institut Curie, ou Antoine Petit[5], président-directeur général du CNRS, ont eux aussi exprimé les dangers que représentent ces décisions.
Car les conséquences ne sont pas seulement locales ou techniques : elles touchent au cœur même du contrat social qui lie science, société et démocratie. Elles appellent des réponses rapides et structurantes à plusieurs niveaux :
- La suspension de l’accès à certaines bases de données interroge sur notre capacité à garantir une conservation et un partage de la donnée robuste et à protéger nos connaissances d’un effacement possible, qu’il soit idéologique ou lié à des sujets techniques (shutdown informatique) ?
- Comment transmettre un savoir vivant, rigoureux et ouvert, si la science elle-même est contrainte de taire certains mots, certains sujets, certaines populations ? Une science qui s’auto-censure est une science qui se prive de ses forces critiques, et ce silence fragilise toute prise de parole publique fondée.
Le malheur des uns, fait le bonheur des autres
Pourtant, cette situation, aussi préoccupante soit-elle, ouvre aussi un espace d’opportunité pour l’Europe. Dans cette mise à mal du système scientifique américain, l’Union européenne peut incarner un modèle alternatif : accueillir les chercheurs menacés, affirmer un attachement profond à la liberté académique, renforcer ses propres plateformes de données et structures de recherches. C’est l’occasion de réaffirmer le rôle de la science comme bien commun, et, avec elle, de rebâtir un récit européen de la connaissance, fondé sur la transparence, la coopération, et la parole fondée.
Le doute est-il encore utile ?
Pour conclure, ce qui se joue aujourd’hui à travers les décisions politiques américaines pourrait constituer une reconfiguration profonde du rapport au savoir, à la vérité et à la parole légitime. Affaiblir la science dans un sens c’est faire vaciller la confiance collective, fragiliser l’esprit critique et rendre l’espace public vulnérable aux récits simplistes, émotionnels, voire manipulateurs.
Pour les communicants, cette situation est un révélateur : elle nous oblige à penser notre responsabilité, à défendre la nuance, à cultiver la rigueur dans nos messages. Si notre métier consiste à protéger les conditions d’une parole fiable, il nous faut alors être en soutien de ceux qui cherchent, vérifient, expliquent.
Dans un monde où les faits deviennent discutables, où l’expertise est relativisée, où l’émotion supplante l’argument, le doute reste notre allié, à condition qu’il soit éclairé, structuré, maîtrisé. À nous de faire en sorte qu’il ne devienne pas une arme contre la connaissance, mais bien un outil pour mieux la transmettre.
Par Pauline Cabanas
[1] “Donald Trump’s data purge has begun”, The Verge
[2] “Space science is under threat from the anti DEI purge”, The Verge
[3] Public Statement on Supporting Science for the Benefit of All Citizens
[4] Tribune d’Alain Puisieux pour Le Monde, « La science est mondialement en danger »
[5] « La recherche française touchée par l’onde de choc de la politique antiscience de Donald Trump », Le Monde









