L’obsession pour la spiritualité reste un poncif du discours des dirigeants de la Silicon Valley depuis des années. Enfants de la côte Ouest, les générations d’entrepreneurs qui y ont historiquement élu domicile restent les dignes héritiers de la Beat Generation, revendiquant pour beaucoup un parcours marqué par des expériences mystiques ou méditatives. Steve Jobs évoquait volontiers l’illumination qu’avait été son voyage initiatique en Inde à l’âge de 19 ans ; Jack Dorsey, ex-PDG de feu Twitter, rapportait quant à lui avoir effectué une retraite méditative de 17 jours au Myanmar à l’occasion de son anniversaire. Et ces déclarations sont loin d’être anecdotiques.
I did my meditation at Dhamma Mahimã in Pyin Oo Lwin. This is my room. Basic. During the 10 days: no devices, reading, writing, physical excercise, music, intoxicants, meat, talking, or even eye contact with others. It’s free: everything is given to meditators by charity. pic.twitter.com/OhJqXKInD3
— jack (@jack) December 9, 2018
N’y voyons aucun hasard si le Burning Man, festival par excellence de la contre-culture, est souvent considéré comme un rite initiatique pour les entrepreneurs de la Silicon Valley. Parmi les grandes expériences formatrices de la tech californienne, le dénominateur commun semble être l’attrait durable pour la pratique spirituelle, une pratique par ailleurs fortement esthétisée et souvent dépourvue de ses racines culturelles et historiques. Et quoi de mieux qu’un festival en plein cœur du désert du Nevada, à la croisée de l’expérience spirituelle et de la performance artistique, pour transcender sa créativité ? Afficher sa sensibilité à ces pratiques participe d’une véritable mythologie managériale, profondément ancrée dans la culture de la Silicon Valley. Elle est un levier de légitimation double pour un leader : en justifiant, d’une part, de sa capacité de créativité visionnaire, mais aussi (et surtout !) de sa capacité à savoir manager en mettant en place un environnement propice à la productivité et au bien être. L’éveil spirituel n’a jamais été aussi utile que pour avoir de bonnes idées. Et bien travailler.
Vers une théorie du ruissellement du bien-être
Dans la boîte à outils des pratiques spirituelles chéries par les génies de la tech, la liste est longue : yoga, méditation transcendantale, tai-chi, pleine conscience… Des pratiques qui, une fois sécularisées, constituent d’excellents dispositifs RH au service du bien-être et de la culture d’entreprise. Un levier incontournable en matière de stratégie marque employeur et de communication interne. Cette tendance fait le tour des GAFAM depuis le début de la décennie 2010. Le programme “Search Inside Yourself” a fait figure de précurseur chez Google : offrant cours de méditation et séance en pleine conscience, les témoignages que l’on peut lire sur le site sont éclairants “Ce programme est l’opportunité de prendre du temps pour soi et d’investir en soi-même” “un must si l’on veut développer, changer ou faire croître sa culture organisationnelle”.
Vantées pour leur capacité à réduire le stress, augmenter la capacité d’attention et la créativité, ces méthodes, convoquées au nom du bien-être, répondent à une finalité d’augmentation de l’efficience du capital humain. En témoigne cet extrait d’un article de blog du site ROY Events, entreprise spécialisée dans les retraites spirituelles dédiées aux dirigeants d’entreprise : “Les entreprises qui investissent dans le bien-être voient une baisse de 25 à 30 % de leurs coûts de santé et une hausse de 10 à 15 % de leur profitabilité”. Et en matière de bien-être, ce sont bien les dirigeants qui sont attendus en première ligne, pour inspirer le reste de leurs collaborateurs. En témoigne une interview pour GQ de Marc Benioff, CEO de Salesforce, dans laquelle il dévoile sa routine méditation quotidienne, une façon pour lui de mieux gérer le stress. Dans le même entretien, il relate son travail de longue haleine avec moines et nonnes de la communauté monastique du Plum Village, à qui il attribue l’idée d’installer des salles de méditation à chaque étage de la tour Salesforce. Tout une démarche qui l’aide à penser l’entreprise pour le mieux. Dans un autre podcast, il déclare “Quand je me demande : comment puis-je être pleinement présent en tant que leader ? La méditation m’aide à répondre à cette question essentielle.”
Un essoufflement du syncrétisme wellness ?
Ces pratiques peuvent sembler paradoxales dans la Silicon Valley, terre d’athéisme où le sacré reste globalement le travail, et non le fait religieux. Carolyn Chen, auteure de “Work Pray Code : When Work becomes a religion in Silicon Valley”, désigne ainsi ces entreprises comme de nouvelles “faith communities”, de nouveaux autels séculiers de la communauté. Ce concept de l’entreprise “all-inclusive” (salle de sport, petit-déjeuner et prof de yoga compris) a souvent été accusé d’éloigner leurs collaborateurs de la place publique pour les concentrer dans des bulles ultra-personnelles de productivité. D’autres critiques fusent. La marchandisation en plein jour de techniques historiquement spirituelles au service d’un productivisme éhonté (comprenez ici : prendre des cours de yoga pour être moins stressé) ou encore la commercialisation de retraites spirituelles en Amérique latine, accusées de saccager l’environnement et d’exploiter les populations locales (voir : les trips sous ayahuasca plébiscité par les jeunes CEOs de la tech). Même le Burning Man, investi par des Musk et Bezos en puissance, se voit aujourd’hui attribuer une étiquette de festival commercial, “pas mieux qu’un Coachella”. Aurions-nous achevé la forme post-moderne finale de la spiritualité orientale sauce California rolls ?
Le christianisme, nouvel apanage de la tech
C’est très paradoxalement que la revendication de la chrétienté dans le discours des dirigeants de la tech fait son grand retour. Et avec elle, une volonté de faire revenir les boîtes de la tech sur la place publique, sinon politique. Fini les bulles méditatives de productivité ultra-individualistes, place à la foi pour mener le collectif vers des horizons nouveaux ! Peter Thiel, cofondateur de Palantir, la société de cyberintelligence prestataire, entre autres, de la CIA et de la DGSI, est une des grandes figures de proue de la mouvance. Dès 2020, il affirmait que “le seul bon exemple pour nous reste le Christ”. Même son de cloche chez Elon Musk, qui a confié dans une interview auprès de Jordan Peterson penser que “les enseignements de Jésus sont bons et sages”. Rien d’anodin dans le discours de ces deux grands amis, cofondateurs de Paypal, grands lecteurs de René Girard et Trumpistes convaincus. Dans la vision de ces patrons de la tech, il n’est plus seulement question de progrès, mais bien de dépassement de l’humanité, voire d’eschatologie. C’est tout un monde qui a vocation à se réinventer à travers une révélation divine, un raisonnement qui viendrait justifier la construction d’une nouvelle utopie technologique. Une sonorité qui se retrouve chez d’autres dirigeants, comme Sam Altman, bien qu’à l’opposé de Trump sur le spectre politique. En 2023, le fondateur d’OpenAI déclare vouloir développer une IA qui soit “utile et sûre pour l’humanité”. Une déclaration aux accents messianistes, certes édulcorés, qui traduit une certaine vision de ses activités.
En janvier, Peter Thiel publiait une tribune dans le Financial Times où il comparait la seconde élection de Trump à l’apocalypse selon son sens biblique et étymologique : la révélation. La Maison Blanche est depuis devenue un haut lieu des tech bros fans de Trump. La technologie comme outil de révélation d’un monde nouveau, c’est bien le récit prophétique dont se font porteurs les nouveaux saint-patrons de la tech.
Par Hortense Sallée









