Quand la lecture s’efface, notre société perd certains repères

L’arrivée de l’été s’illustre souvent avec le farniente sur une terrasse, un livre à la main. Un loisir estival plébiscité par plus d’un tiers des Français[1]. Un moment unique où l’esprit s’évade, lâche prise et laisse libre court à l’imaginaire. Mais une pratique qui s’essouffle face aux écrans et aux réseaux sociaux. Un déclin qui altère nos interactions sociales. Pour que la lecture demeure un vecteur de transmission, l’éducation est déterminante.

Si le recul est silencieux, il n’en demeure pas moins profond : Seulement 56 % des Français se déclarent spontanément lecteurs réguliers, soit une baisse de 5 points par rapport à 2023[2]. Ce phénomène qui touche toutes les classes (hommes, femmes, CSP+ et CSP-) et toutes les tranches d’âge, à l’exception des séniors. Il suffit de prendre les transports en commun, là où il était si facile, voire naturel, de sortir un livre ou de feuilleter un journal ou un magazine, pour constater la différence. Quotidiennement, je cherche autour de moi, dans ma rame de métro, des compagnons de lecture. Or, les regards sont happés par les écrans lumineux : séries, jeux et vidéos aident davantage à tuer le temps.

Savoir reprendre le temps

C’est vrai, lire demande du temps, de l’attention, de la solitude mentale : un effort que notre époque valorise de moins en moins. Mais si la lecture décline, notamment chez les passagers des transports en commun, ce n’est pas par faute de temps. Leur attention est désormais accaparée par une autre forme de contenus, courts et éphémères que l’on reçoit passivement, et qui laissent moins de liberté à la réflexion et à l’imaginaire. Les acteurs du numérique travaillent à renforcer notre réflexe numérique. Une habitude déjà intégrée par les jeunes générations. Entre 7 et 19 ans, ils passent en moyenne 10 fois plus de temps devant un écran que devant un livre. Le temps passer à tourner les pages se compte en minutes (19) alors que celui consacré aux écrans est de 3h11 ![3] Le ‘divertissement instantané’, consommé passivement, l’aurait-il emporté sur l’effort de concentration ?

Pourtant, nous savons tous que lire, c’est ralentir, se créer un imaginaire personnel, s’évader du quotidien, voir nous conduire une forme d’introspection. Dans une société marquée par la stimulation constante, la vitesse et l’immédiateté, l’infobésité ; la lecture nous encourage, à un temps de pause salvateur pour notre esprit et une déconnexion aux vertus vantées par les experts.

Lire pour créer du lien

Il est une autre vertu cardinale à la lecture : elle permet de rapprocher les gens, et les générations. Qui n’a jamais partagé un livre avec une amie, un collègue, un proche ou un voisin pour échanger ensuite son ressenti, ses impressions ou ses sensations ? Je me souviens avoir oublié un soir un livre dans le métro avec comme marque page ma carte de visite. La personne qui l’a trouvé m’a gentiment contacté afin de me le remettre. Nous avons passé trois heures à refaire le monde sur ce livre qu’elle avait également lu… et que je vous conseille si vous aimez les biographies : ‘Nelson Mandela : Un long chemin vers la liberté’.

Le déclin de la lecture fragilise donc les interactions sociales. En miroir, les transports en commun, les salles d’attentes ou les plages, deviennent le théâtre d’un isolement collectif. Alors que la lecture pouvait créer des liens avec un voisinage temporaire ; intrigué par le titre d’une lecture, un sourire complice entre deux lecteurs, les regards ne quittent plus les écrans et nous isolent. Le silence qui règne n’est plus celui de la concentration, mais de la distance.

A l’affaiblissement de la qualité de nos interactions s’ajoute la perte du goût de la rhétorique : perdre le goût de la lecture, c’est aussi appauvrir notre vocabulaire. Moins de mots pour moins de nuances, donc moins de matière à/pour échanger. Pour les plus jeunes, c’est aussi plus de difficultés à structurer sa pensée au moment de narrer une histoire. Comment imaginer que les jeunes s’approprient le goût de la lecture si nous n’assurons pas notre rôle de transmission. Délaisser progressivement cette pratique, c’est abandonner ce vecteur de transmissions, d’égalité des chances, de stimulation intellectuelle et d’épanouissement personnel indispensable à leur structuration personnelle.

Je ne perds pas de vue que l’Homme a montré qu’il savait s’adapter et faire évoluer ses usages : la lecture papier a été remplacé par la lecture sur liseuse électronique. Et des comptes Instagram très suivis tels que ceux des parenthèses élémentaires ou d’Athena Sol nous invitent, via un nouveau vecteur, à retrouver le plaisir des mots et à lire.

Faut-il accepter que la lecture puisse peu à peu disparaître de notre quotidien ? C’est une perspective qui doit nous préoccuper nous Français, berceau majeur de la littérature et des Lumières, tant nous ne pouvons pas mesurer ce que serait notre humanité demain si cela venait à se produire.

Je salue les initiatives – à l’image du « quart d’heure de lecture national » ou « Cet été, je lis », portées par les ministres Élisabeth Borne et Rachida Dati, qui visent à encourager les plus jeunes à découvrir le monde, à stimuler leur intellect, à cultiver leur imaginaire, et surtout à soutenir leur épanouissement personnel par la lecture. Mais l’enjeu est aussi de réconcilier les parents avec la lecture afin d’inspirer leurs enfants. La valeur d’exemple reste l’un des meilleurs vecteurs de transmission qui soit.

Par Caroline Pierron

[1] Ipsos : https://www.ipsos.com/fr-fr/35-des-francais-lisent-davantage-durant-leurs-vacances-dete

[2] Baromètre Centre National du Livre : https://www.livreshebdo.fr/sites/default/files/2025-04/Barome%CC%80tre%20Les%20Franc%CC%A7ais%20et%20la%20lecture%202025-03-28%20Rapport%20complet.pdf

[3] Etude Ipsos/Centre National du Livre : https://centrenationaldulivre.fr/donnees-cles/les-jeunes-francais-et-la-lecture-en-2024