C’est une petite musique qu’on entend de plus en plus régulièrement. Avec les avancées technologiques de ces dernières années, la mort pourrait être vaincue et l’immortalité désormais atteignable. Un fantasme aussi vieux que la civilisation qui trouve aujourd’hui un nouvel écho à la croisée des chemins entre bio et neuro technologies. Un rêve d’immortalité que s’approprient les puissants, qui y voient l‘ultime ligne de démarcation entre eux et le commun… des mortels.
Depuis la nuit des temps, les puissants cherchent la parade à la mort
Depuis l’aube des civilisations, les élites dirigeantes ont cherché à défier la mort. Les pharaons érigeaient des pyramides comme promesses d’éternité. Alexandre le Grand, à la fin de sa conquête, interrogeait ses sages sur la possibilité de vivre pour toujours. Qin Shi Huang, premier empereur de Chine, mourut après avoir absorbé un élixir censé lui assurer l’immortalité.
Dans l’Europe de la Renaissance, les princes finançaient alchimistes et médecins pour trouver la pierre philosophale et l’élixir de jouvence. Même Louis XIV, obsédé par sa santé, fit de Versailles une cour médicalisée où le moindre souffle ou malaise devenait affaire d’État. L’histoire montre à quel point le pouvoir et la peur de la mort sont intimement liés.
Cette obsession n’était pas seulement spirituelle, mais elle était aussi politique. Construire des tombeaux, financer des œuvres monumentales ou s’entourer de mythes d’éternité servait à graver le nom des puissants dans la mémoire collective. L’immortalité symbolique – par l’art, la religion ou l’architecture – était déjà une manière de prolonger le pouvoir au-delà de la mort biologique.
Les grandes religions ont elles aussi joué ce rôle en promettant une vie après la mort aux fidèles, mais en réservant souvent aux dirigeants un traitement particulier. Les rites funéraires somptueux, les reliques sacrées ou les cultes impériaux n’étaient pas que des pratiques spirituelles : ils étaient la traduction concrète d’un privilège d’éternité, réservé à une élite.
D’Elon Musk à Vladimir Poutine : la quête d’un nouveau Graal
Aujourd’hui, ce rêve change de forme mais non de nature. Dans la Silicon Valley, certains milliardaires conçoivent l’immortalité comme un projet industriel. Google a lancé Calico, start-up dont l’ambition affichée est de “tuer la mort”. Elon Musk imagine le téléchargement de l’esprit humain dans la machine. Peter Thiel investit dans les thérapies cellulaires. Ce qui relevait hier du mythe est désormais un business plan : racheter du temps, prolonger la vie, repousser l’horizon biologique.
Mais le politique ne reste pas en marge. Vladimir Poutine a fait de la biotechnologie et de l’intelligence artificielle des armes de souveraineté. En Chine, des milliards sont investis dans la médecine régénérative et la génétique. Dans ces visions, l’immortalité n’est plus seulement une quête individuelle : elle devient un instrument de puissance nationale, une stratégie de domination inscrite dans la durée.
Ces initiatives reposent sur un double pari : d’un côté, la conviction que la science finira par vaincre le vieillissement comme on a vaincu jadis certaines maladies mortelles ; de l’autre, l’idée que l’accumulation de capital et de puissance permet de précipiter cette victoire. Dans ce jeu, les milliardaires et les États ne veulent pas seulement gagner des années, ils veulent être les premiers à conquérir cette frontière.
À travers cette course, on voit aussi s’esquisser une compétition culturelle. L’Occident associe l’immortalité à la technologie et à l’intelligence artificielle, tandis que la Chine privilégie la génétique et la médecine régénérative. Derrière ces choix scientifiques se cachent des visions différentes de ce que signifie “prolonger la vie” : numériser l’esprit ou soigner le corps, transcender l’humain ou le perfectionner.
L’immortalité pour élever une nouvelle aristocratie
Derrière ces rêves se joue une bataille symbolique : repousser la mort, c’est aussi repousser la fin du pouvoir. Pour certains dirigeants, s’inscrire dans l’histoire ne suffit plus, il faut survivre à la biologie elle-même. Peu importe que les avancées scientifiques restent limitées : l’idée seule suffit à modeler l’imaginaire collectif et à nourrir la compétition géopolitique.
Une question demeure. Si demain quelques privilégiés parviennent réellement à prolonger leur vie bien au-delà du commun, que deviendra l’équilibre de nos sociétés ? Vaincre la mort ne serait alors pas une victoire universelle mais la plus radicale des ségrégations : celle entre ceux qui peuvent s’offrir l’éternité et ceux qui n’auront d’autre choix que de continuer à mourir.
L’immortalité, si elle devient réalité, ne fera pas disparaître les inégalités, elle les amplifiera. Accéder à une vie prolongée pourrait coûter des fortunes, réservant ce privilège à une élite déjà dotée de tous les autres avantages. Une “aristocratie biologique” se formerait, rompant le contrat social et nourrissant un ressentiment sans précédent entre classes sociales.
À terme, cela poserait une question politique et morale : quelle légitimité aurait encore une démocratie si certains de ses dirigeants pouvaient rester en place pendant plusieurs siècles, sans être soumis à la finitude humaine qui fonde l’alternance ? L’immortalité, loin d’être un simple rêve technologique, pourrait alors transformer la nature même du pouvoir et de nos sociétés.
Par Nicolas Ruscher








