L’État français a décidé de moins parler. Non pas par modestie, mais par soucis d’économie.
Le 23 septembre 2025, le Premier ministre a annoncé la suspension immédiate des nouvelles dépenses de communication de l’État jusqu’à la fin de l’année. Sont concernés l’ensemble des ministères, agences et opérateurs publics. Un mouvement qui aura vocation à perdurer en 2026 avec une baisse de 20% des budgets de communication. Seules les campagnes de santé publique et de recrutement sont exemptées.
Cette annonce s’inscrit dans un mouvement déjà amorcé : depuis 2017, les budgets de communication publique ont été divisés par deux, avec une accentuation post-COVID. Pour autant, cette tendance est pour le moment passée inaperçue. Moins de dépenses ne signifie pas moins de paroles. La communication de l’État s’est déplacée : plus digitale, plus directe, moins coûteuse. Elle s’est aussi repliée sur elle-même et internalisée.
Dans une société où la défiance atteint un niveau record – seuls 26 % des Français disent avoir confiance dans la politique, et 23 % dans le gouvernement (CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique 2025) – cette sobriété est devenue une posture. Annoncer qu’on communique moins rassure. Cela donne le sentiment d’une parole maîtrisée, presque morale.
En 2025, le silence est devenu un message.
Le coût de la parole
Le monde n’a jamais autant parlé. Chaque seconde environ 5 900 tweets sont expédiés, des voix se disputent un temps de cerveau collectif déjà saturé. Gérald Bronner appelle cela une apocalypse cognitive : un moment où la hiérarchie des idées s’effondre sous le poids du flux. Les émotions circulent plus vite que les faits, les images sont plus fort que les mots.
Dans ce brouhaha global, le vrai problème n’est plus de dire, mais de se faire entendre.
L’État, lui, parle lentement. Sa parole est soumise à validations (multiples), à prudence, à hiérarchie. Et dans un espace médiatique dominé par la vitesse, cette lenteur ressemble à un retard. Si cette parole était attendue par les citoyens et reconnue comme fiable, nul besoin de changement. Mais elle se heurte à un climat de suspicion chronique : la défiance vis-à-vis de la parole politique s’est installée bien avant les réseaux sociaux, elle s’ancre avec eux. Nous sommes dans un temps où l’impression que tout message public poursuit un intérêt caché domine largement. L’Etat parle à crédit.
S’il veut encore exister dans le débat public, il doit apprendre à parler autrement : plus rapide, plus agile, plus authentique.
Le déficit, nouvelle langue de l’Etat
Le déficit public a ses vertus politiques, il met (presque) tout le monde d’accord. Personne ne contestera la nécessité de “faire des efforts”, encore moins sur « la com’ ». Suspendre ces dépenses devient presque un signe moral, un sacrifice visible, donc populaire.
Pourtant, il faut bien continuer à parler, surtout dans ce contexte exigeant où chaque actualité doit être commentée. Alors, la communication institutionnelle change.
À l’ère de la digitalisation, les administrations s’assurent de former leurs agents à produire leurs contenus, à tweeter, filmer, monter, publier en direct. L’annonce du Premier ministre elle-même, s’est faite directement sur X. Les photographes et JRI sont moins nombreux dans les directions, leur intervention auprès des ministres deviennent systématiquement facturées aux cabinets. Face au flux, les équipes de communication sont souvent sous-dotées, les expertises s’érodent, les formats se standardisent. Le quotidien prend le pas et les formats ne sont plus stratégiques, ils sont réactifs.
Attention toutefois, le silence peut coûter plus cher que la parole, et les sujets repères doivent continuer à être traités, sous peine de l’être par d’autres. L’Etat le sait. C’est sûrement pour cette raison que le ministère des Affaires étrangères a choisi de sanctuariser une part de ses moyens pour la lutte contre les ingérences informationnelles.
En changeant de méthode, l’appareil communicant public s’est fragilisé. Si l’écosystème industriel est particulièrement visé par les mesures d’économie (agences, cabinets de conseil, graphistes…), c’est tous les alliés du débat public qui sont sous la menace d’une déstructuration causée par cette crise d’austérité.
Risque épidémique de mutisme
L’Etat en fournissant des efforts crée une réaction en chaîne. Les Outre-mer sont ainsi particulièrement sensibles à ces variations budgétaires.
Les territoires ultramarins sont cités comme une priorité de l’action publique, à raison étant donnés les nombreuses difficultés qu’ils traversent. Ils sont aussi des lieux où la crise de confiance est à son paroxysme et où des puissances étrangères ont fait de l’information une arme (c’est le cas de l’initiative BIG qui cible les journalistes et se livre à des opérations de désinformation d’ampleur pour susciter des mouvements de désobéissance).
Le modèle économique des médias sur ces territoires tient sur un fil : petits marchés publicitaires, surcoûts logistiques importants, dépendance aux campagnes gouvernementales. Les rédactions papier ont souvent disparu, emportées par la double vague du numérique et des coupes budgétaires soit parce que les subventions sont moindres, soit parce que les revenus additionnels essentiels des campagnes d’achat média par les préfectures diminuent fortement. Béatrice Cléon, directrice générale du groupe France-Antilles, parle du risque d’un désert informationnel avec un pluralisme rendu impossible dans certains territoires là où pourtant l’information est capitale.
La parole publique, un service essentiel
Face aux annonces, il ne faut pas oublier que la parole publique est un service essentiel. Pas au sens d’un privilège, mais d’une fonction vitale du corps démocratique : informer, expliquer, rendre lisible. Cela ne signifie pas dépenser plus, cela signifie dépenser mieux.
Il ne faut pas chercher l’abstinence, mais la cohérence. Jacques Pilhan expliquait que la rareté ne vaut que si la parole, quand elle vient, porte loin et juste. Chaque communicant sait que ces coupes n’annoncent pas moins de communication, mais le risque d’une communication essoufflée. La revue des dépenses annoncées doit être l’occasion de supprimer les doublons, renforcer la lisibilité, concentrer les moyens sur ce qui éclaire vraiment : la pédagogie, les politiques publiques, la proximité, la veille des signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des alarmes. Au risque de perdre la main sur des sujets ou sur des territoires.
Par ailleurs, l’État n’est pas l’unique architecte de la parole publique. Autour de lui gravitent des acteurs qu’il perçoit parfois comme des concurrents : journalistes, agences, plateformes, créateurs, citoyens. Ce sont les adjuvants du débat public, les relais circonspects d’un récit collectif. Se replier sur sa propre parole, c’est risquer de transformer l’information publique en monologue institutionnel et de perdre en efficacité.
L’enjeu n’est pas de couper la communication, mais de la refonder. De passer d’une logique de contrôle à une logique d’écoute. De resserrer sans assécher. Et de garantir que, dans cette nouvelle économie de la parole, les territoires, les médias indépendants et les voix plurielles continuent de trouver leur place.
Par Amélie Marques









