En s’interrogeant mercredi dernier sur l’impact des IA sur notre démocratie, Emmanuel Macron a souligné deux inquiétudes croissantes à l’égard des LLM : la perte de l’esprit critique individuel et la perte de souveraineté. Ces préoccupations reflètent les tensions que suscite l’arrivée de ces outils : s’ils alimentent de légitimes mises en garde, ils ouvrent aussi de nouvelles possibilités, à condition de rester lucides sur leurs usages et leurs effets, et de ne pas se replier dans un pessimisme technophobe.
« Je ne sais pas ce que ChatGPT va recommander de voter, mais […] je ne suis pas sûr que les intérêts qu’il y a derrière soient complètement neutres ou totalement alignés avec les intérêts de la France. »
Invité mercredi dernier par La Voix du Nord à participer à un débat sur « La démocratie à l’épreuve des réseaux sociaux et des algorithmes », le Président de la République s’est inquiété de l’impact des LLM sur le vote des Français à l’approche des prochaines municipales.
Et pour cause : depuis l’ouverture au public le 30 novembre 2022 de ChatGPT, les LLM ont connu l’adoption la plus rapide de l’histoire des technologies numériques.
L’histoire du web, un éternel recommencement
Selon le Pew Research Center, la part d’adultes américains ayant déjà utilisé ChatGPT est passée d’environ 14 % en 2023 à plus d’un tiers début 2025, et la tendance est encore plus forte chez les moins de 30 ans. Les estimations publiques restent fragmentaires, même si un travail d’économistes associé à OpenAI évoque plus de 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires à l’été 2025
Malgré des retours sur investissement encore incertains dans les entreprises (comme le soulignent des études récent qui observent une difficulté structurelle à convertir l’utilisation des LLM en gains de productivité organisationnels), les usages individuels, eux, ont explosé : assistance à la rédaction, apprentissage, aide à l’organisation, résolution de problèmes, écriture créative (environ 1,4 % des requêtes selon une analyse d’OpenAI sur les usages de ChatGPT), voire soutien psychologique.
Ce qu’il faut d’abord chercher à comprendre, c’est la raison même de leur succès auprès des utilisateurs pour une si grande diversité d’usage.
Par bien des aspects, les LLM réalisent concrètement ce que le web des années 1990 avait laissé entrevoir : un accès plus facile à une masse considérable de savoir, un abaissement du coût d’entrée vers l’écrit, et une démocratisation de l’accès à des pratiques intellectuelles historiquement réservées à une minorité dotée d’un capital culturel élevé, d’une forte aisance rédactionnelle, de temps et de la formation nécessaire.
Cependant, ces effets positifs s’accompagnent – comme pour le web des débuts, comme pour les réseaux sociaux – d’inquiétudes (“L’IA nous remplacera-t-elle ? L’IA détruira-t-elle notre démocratie ?”) à la mesure de l’enthousiasme que peuvent susciter les LLM.
Plus bêtes ?
Ces craintes ne sont pas toutes des intuitions vagues et s’appuient sur une littérature scientifique de plus en plus fournie.
La principale tient à ce que la recherche désigne sous le terme de Cognitive offloading. Les LLM – comme toute technologie – provoquent un phénomène d’externalisation d’une partie des capacités cognitives de leurs utilisateurs vers les outils, à l’instar de l’effet produit par les calculatrices sur les compétences en calcul mental et par les GPS sur le sens de l’orientation.
Cependant, avec les LLM, ce mécanisme s’étend à des tâches plus symboliques telles que la formulation d’idées, la capacité d’analyse et de synthèse, voire même la prise de décision (allant peut-être même jusqu’au choix du candidat pour lequel voter).
De fait, l’effet délétère que peuvent avoir les LLM sur les capacités de leurs utilisateurs commence à être documenté. Une étude menée par des chercheurs du MIT rendue publique en juin dernier montre que les personnes utilisant un LLM pour rédiger se souviennent significativement moins bien du contenu produit que celles qui écrivent elles-mêmes.
Autrement dit : on retient – et on apprend mal – ce qu’on n’a pas véritablement pensé.
Par ailleurs, d’autres travaux montrent un autre problème entraîné par la généralisation de l’usage des LLM : la standardisation et l’affadissement des contenus appelés à se généraliser sur le web.
Et plus dépendants du reste du monde ?
Comme le souligne Emmanuel Macron, le problème de la délégation cognitive ne se joue pas seulement à une échelle individuelle, mais aussi au plan géopolitique, dans la sphère des intérêts divergents et des rapports de force.
Les modèles structurants les plus populaires sont quasi exclusivement non européens (à l’exception notable de Mistral – alliée cependant à Microsoft). Par ailleurs, les infrastructures sur lesquels s’appuient les technologies d’IA (GPU, Cloud, corpus d’entraînements) sont aussi massivement non-européennes.
L’Europe, face à cette situation, régule plus qu’elle ne produit. L’AI Act renforce les obligations encadrant l’usage et la production d’IA (logique compréhensible et souhaitable) mais qui pèse majoritairement sur des technologies que l’Europe n’a pas fait naître.
La conjugaison des deux risques – une dépendance cognitive accrue aux LLM et aux contenus médiocres qu’ils produisent quand ils sont utilisés de manière superficielle, et une dépendance à des intérêts extérieurs – peuvent dessiner une perspective bien sombre pour la France et l’Europe, quant à leur capacité à maintenir une autonomie de raisonnement et de production du récit.
La nécessité d’une approche positive des LLM
Le précédent des réseaux sociaux, voués aux gémonies depuis le milieu des années 2010, doit nous éclairer. De même que leur démonisation à l’extrême n’a pour l’heure réglé que de manière marginale les problèmes structurels qu’elle entendait dénoncer, une approche technophobe et pessimiste des LLM ne freinera pas leur développement et ne réglera pas non plus aucun de leurs effets négatifs.
Il convient d’abord de réaliser que les mêmes modèles qui encouragent parfois la paresse cognitive (sans doute pas jusqu’à l’abolition du sens critique !) peuvent produire l’effet inverse lorsqu’ils sont utilisés différemment. Et que la technologie, encore balbutiante, progresse rapidement.
Plusieurs travaux récents (menés notamment auprès d’étudiants de troisième cycle et de chercheurs en formation) montrent que les LLM peuvent au contraire stimuler la réflexion et la créativité humaine sans s’y substituer lorsqu’ils sont utilisés de manière active et réflexive – permettant de gagner du temps sans perdre en qualité de raisonnement.
En facilitant l’accès à l’écriture, ces modèles favorisent aussi la production de textes et d’œuvres qui n’auraient jamais vu leur jour sans eux.
Par ailleurs, il convient aussi de noter que les modèles dépendent et valorisent un type de contenu qui s’était trouvé jusqu’ici largement marginalisé par les réseaux sociaux (axés sur un contenu court et souvent superficiel) : un contenu original, dense, long, étayé par des faits.
Ce contenu, l’Europe est non seulement en mesure de le produire ; mais occupe même à l’échelle mondiale une prépondérance en la matière. Le continent se classe en effet en tête de la production d’articles scientifiques dans le monde, et dispose d’un patrimoine et d’une industrie culturelle unique capable de continuer à produire des œuvres et des textes d’une grande richesse.
L’IA ne nous rendra ni plus bêtes ni plus intelligents par défaut. La technologie ne fait qu’amplifier ce que nous décidons d’en faire. Elle nécessite cependant de la lucidité sur ses effet délétères, comme sur ses potentialités. Et une prise de conscience : la souveraineté la plus fondamentale n’est pas seulement technologique : c’est avant tout la capacité de penser par nous-mêmes.
Par Jean-Baptiste Delhomme








