Quand une Première Dame s’attaque aux féministes : les réseaux sociaux s’enflamment

C’est une séquence brève, filmée à la dérobée, qui s’est transformée en quelques heures en un véritable phénomène viral. Les faits remontent à la sortie d’une représentation de l’humoriste Ary Abittan, visé par des accusations de violences sexuelles.

La tenue de son spectacle avait suscité la mobilisation d’un collectif féministe venu manifester devant la salle afin de dénoncer la mise en avant d’un artiste mis en cause. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, filmée à son insu à la sortie du spectacle, Brigitte Macron est aperçue défendant l’humoriste. Face aux manifestantes, elle est enregistrée prononçant les mots « sales connes » à leur encontre. La diffusion de cet extrait agit immédiatement comme un détonateur. En quelques heures, la vidéo est massivement partagée et commentée. Les réactions affluent bien au-delà des personnes présentes sur place. L’indignation s’exprime à travers des milliers de messages. La mobilisation de personnalités médiatiques, notamment l’actrice Marion Cotillard, contribue à amplifier encore la portée de la séquence et à la faire entrer dans l’agenda médiatique national.

L’embrasement numérique : analyse d’une viralité

Dès la mise en ligne de la vidéo, les réactions sur les plateformes sociales ont connu une croissance exponentielle, avec un pic atteignant près de 17 000 mentions en moins de 48 heures après la publication de l’extrait par Public.

Très rapidement, les propos de l’épouse du chef de l’État ont été interprétés par de nombreux internautes non comme une simple altercation isolée, mais comme une attaque symbolique visant l’ensemble des femmes engagées dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

L’analyse des réactions met en évidence un contraste marqué entre certains traitements médiatiques traditionnels et la tonalité dominante sur les réseaux sociaux. Une partie de la presse a tenté de contextualiser, voire de relativiser les propos de la Première Dame, évoquant un possible acharnement médiatique. À l’inverse, sur les réseaux sociaux, les données révèlent une prédominance écrasante de sentiments négatifs. La critique porte principalement sur trois points : la violence du terme employé, l’incohérence perçue avec les discours officiels sur l’égalité femmes-hommes, et la position de pouvoir symbolique occupée par une Première Dame s’en prenant à des militantes féministes.

De l’incident isolé au mouvement de solidarité : le pouvoir des mots

La polémique a rapidement dépassé le cadre de l’altercation initiale. Sa viralité a été amplifiée par la prise de parole de personnalités publiques disposant de larges communautés. Des figures médiatiques, comme l’actrice Marion Cotillard, se sont exprimées sur leurs réseaux sociaux, contribuant à donner à l’affaire une portée nationale, voire internationale. Surtout, un phénomène de réappropriation du stigmate a émergé. En réponse à l’insulte, les hashtags #JeSuisUneSaleConne, #sallesconnes ainsi que la tendance « sale conne et fière de l’être » ont rapidement circulé. Cette mobilisation est portée majoritairement par des femmes, en particulier dans la tranche d’âge des 25–34 ans.

Ce mécanisme peut être analysé à la lumière du concept de « resignification » développé par la philosophe Judith Butler dans Le pouvoir des mots. Il désigne le processus par lequel un groupe social visé par une injure se saisit du terme offensant pour en neutraliser la violence symbolique et le transformer en outil d’affirmation collective. À l’instar du mouvement « Nasty Woman » né aux États-Unis après une insulte de Donald Trump envers Hillary Clinton, l’expression « sale conne » a cessé d’être une invective pour devenir, sur les réseaux sociaux, un marqueur de solidarité féminine. En sociologie politique, ce retournement transforme une position de victime en celle d’acteur engagé, capable de produire un discours collectif. Le mouvement a ainsi dépassé le simple soutien aux manifestantes présentes ce soir-là pour devenir un vecteur de solidarité plus large envers les victimes de violences sexuelles.

Une inévitable politisation de l’affaire

Face à l’ampleur de la mobilisation sur les réseaux sociaux, la sphère politique s’est rapidement saisie de l’affaire. Les données de circulation des prises de parole sur les réseaux sociaux montrent une implication notable d’acteurs politiques dans le volume global des discussions.

 

La presse nationale (Le Monde, Libération, L’Humanité) et internationale (The Guardian, El País) décrit une indignation cristallisée à gauche, au sein des mouvements féministes et du secteur culturel, où l’épisode est interprété comme le symbole d’une « déconnexion élitiste » voire de « l’antiféminisme de la macronie ». À l’inverse, quelques voix minoritaires prennent la défense de Brigitte Macron, invoquant le caractère privé de la conversation, critiquant les méthodes jugées « radicales » des manifestantes ou rappelant les attaques passées dont elle a été la cible, notamment les rumeurs conspirationnistes. Ces prises de position demeurent toutefois marginales et largement éclipsées par la vague d’indignation dominante.

Parmi les réactions les plus virales figure celle de Marine Tondelier, secrétaire nationale d’Europe Écologie Les Verts. Sur Instagram, ses deux publications consacrées au sujet ont cumulé plus de 75 000 engagements. Elle y déclare : « Sale conne et fière de l’être. »

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Marine Tondelier (@marinetondelier)

Ce qui n’était au départ qu’une phrase lancée à la sortie d’un théâtre est ainsi devenu un symbole politique. Un mot, une vidéo, et un emballement révélateur du pouvoir des réseaux sociaux.

Par Marguerite Metral

Sources :

Le Monde, “Après les propos de Brigitte Macron, qui a qualifié des militantes féministes de « sales connes », l’indignation reste très forte”, 10 décembre 2025. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/12/10/la-polemique-suscitee-par-les-propos-de-brigitte-macron-prend-de-l-ampleur_6656769_3224.html

RTS, “Après les propos polémiques de Brigitte Macron, le mouvement « sale conne » prend de l’ampleur”, 10 décembre 2025. Disponible sur : https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/brigitte-macron-traite-des-feministes-de-sales-connes-tolle-sur-les-reseaux-29087499.html

Libération, “Insulte «Déplacé et grossier» : le «sales connes» de Brigitte Macron à l’encontre de militantes féministes provoque un tollé”, 9 décembre 2025. Disponible sur : https://www.liberation.fr/politique/deplace-et-grossier-le-sales-connes-de-brigitte-macron-a-lencontre-de-militantes-feministes-provoque-un-tolle-20251209_YACUM44CMNHLRISODPNX2B4AWM/

L’Humanité, “Brigitte et les « sales connes », le révélateur de l’antiféminisme de la Macronie”, 11 décembre 2025. Disponible sur : https://www.humanite.fr/feminisme/noustoutes/brigitte-et-les-sales-connes-revelateur-de-lantifeminisme-de-la-macronie

El Pais, “Brigitte Macron desata la polémica en Francia al calificar de “gilipollas de mierda” a un grupo de feministas”, 9 décembre 2025. Disponible sur : https://elpais.com/internacional/2025-12-09/brigitte-macron-desata-la-polemica-en-francia-al-calificar-de-gilipollas-de-mierda-a-un-grupo-de-feministas.html

The Guardian, “Brigitte Macron criticised after using sexist slur against feminist protesters”, 9 décembre 2025. Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2025/dec/09/brigitte-macron-filmed-slur-feminist-protesters-paris

Judith Butler, Le pouvoir des mots (Excitable Speech: A Politics of the performative), 2005.

Publication Instagram de Marine Tondelier disponible sur :
https://www.instagram.com/p/DSDQ_k0CCoF/?igsh=MTd1NzdmNGxmYXAxNA%3D%3D

Publication Instagram de Marion Cotillard disponible sur :
https://www.instagram.com/p/DSDE4NDgiXg/?igsh=dnhzczl2ZWhlY3hi