Depuis le 28 février 2026 et le lancement des opérations Roaring Lion et Epic Fury, une seconde guerre fait rage, invisible, mais tout aussi décisive. Sur les réseaux sociaux, les images recyclées de conflits passés côtoient les séquences de jeux vidéo présentées comme de vraies frappes, les visuels générés par IA et les traductions volontairement déformées. Une bataille pour le contrôle des récits, menée à coups d’algorithmes et de montages, aussi acharnée que les combats sur le terrain.
L’ia, comme arme de désinformation massive
L’essor et le perfectionnement de l’IA générative ont radicalement changé la nature de la désinformation visuelle. Des dizaines de milliers de comptes inondent les réseaux de montages « avant/après » censés prouver des destructions massives : équipements radar américains anéantis au Qatar, centre militaire attaqué en Arabie Saoudite, quartiers résidentiels dévastés à Manama, la capitale du Bahreïn.
Attention à l’IA cette image soit disant de Manama la capitale du Bahreïn circule bcp. C’est un fake. pic.twitter.com/BGQyT8FTOQ
— Wassim Nasr (@SimNasr) March 1, 2026
Il s’agit en réalité d’images retouchées par IA, ou de visuels détournés d’autres conflits et d’autres géographies, qui accumulent des millions de vues en plusieurs langues avant d’être démentis par des cellules de fact-checking, des notes de communautés ou des autorités publiques.
Israël, cible privilégiée de la propagande visuelle

Évolution temporelle des contenus de propagande iranienne et de ses relais proxy ciblant Israël sur Instagram, YouTube, Facebook, Reddit et X.
Dans cette guerre des images, Israël occupe une place centrale. Montrer des destructions massives sur son sol répond à une logique de propagande bien précise : contrebalancer le narratif d’un régime iranien sur la défensive. Pour Téhéran et le Hezbollah, prouver à leur opinion publique et aux audiences internationales que leurs frappes portent leurs fruits est un enjeu politique autant que militaire. L’image fabriquée devient alors un argument : le rapport de force n’est pas aussi déséquilibré que les responsables américains le laissent entendre.
Les exemples se multiplient. Une vidéo prétendant montrer des missiles frappant le centre de Tel-Aviv a été visionnée plus de 4 millions de fois sur X. Elle montrait en réalité des supporters fêtant la victoire d’un club de football algérien.
🇮🇱💥🔥 BREAKING: Iran is emulsifying the center of Tel Aviv right now.
Not a warning. Not a near miss. The center. Burning.
They thought the iron dome would hold. Thought the capital was safe.
Iran just proved nowhere is.
Every siren. Every strike. Every fire. All landing… pic.twitter.com/5HWPW0NL3v
— New Direction AFRICA (@Its_ereko) March 2, 2026
Une autre, simulant une frappe sur la ville de Rishon Letzion, a cumulé plus de 6,6 millions de vues sur TikTok, sans qu’aucun label d’avertissement ne soit apposé par la plateforme.
Un visuel très partagé montre une Tel-Aviv en ruines, comme un écho délibéré aux images de Gaza, une symétrie trop parfaite pour être authentique, et qui l’est effectivement : l’assemblage est intégralement fabriqué par IA.
Tel Aviv today… let them feel the pain of abandoned houses of Gaza pic.twitter.com/93KgCqeIuC
— Emelia (@FreyaNorthnyot) March 12, 2026
Au-delà de ces destructions imaginaires, un second axe narratif se déploie avec méthode : celui de la « fuite des Israéliens ». Des colonnes de personnes progressant dans des reliefs montagneux, tournées en réalité au Népal, sont présentées comme des Israéliens quittant le pays. Des scènes de chaos à l’aéroport Ben Gourion sont agrémentées de captures de radars de suivi de vols, censées prouver des départs massifs. L’objectif est clair : accréditer l’idée d’un pays qui se vide, d’une population qui a perdu confiance en son propre État.
They are running away from their homes… pic.twitter.com/C3XC3PBbwK
— Idris (@7signxx) March 8, 2026
Enfin, la manipulation va jusqu’à la création de comptes se faisant passer pour israéliens, construits sur les stéréotypes véhiculés sur la société israélienne : l’ultra-orthodoxe, comme @I_hemw9090, ou la juive originaire d’un pays arabe, comme @Misa_Roumi. Ces profils diffusent en hébreu des vidéos de destructions et de chaos, mettant en scène des Israéliens fantasmés, souvent blancs aux cheveux roux trahissant d’une méconnaissance de la réalité ethnique et culturelle du pays.
Tout le monde peut se faire avoir
La sophistication de certains faux est telle qu’elle trompe jusqu’aux professionnels. Des journalistes et même un ancien diplomate français ont relayé des contenus fabriqués, contribuant malgré eux à leur propagation. Sur X, la situation est particulièrement préoccupante : Grok, l’IA intégrée à la plateforme, change régulièrement de position sur les mêmes images, tantôt les validant, tantôt les démentant, semant une confusion qui profite directement aux acteurs de la désinformation.
Je m’y suis laissé prendre.
— Gérard Araud (@GerardAraud) March 4, 2026
Modération : l’angle mort des plateformes
Les grandes plateformes portent une responsabilité directe dans cette crise et ce sont précisément les plus virales qui modèrent le moins. Sur TikTok et X, un contenu mensonger atteint des dizaines de millions de vues en quelques heures, le temps que quiconque songe à vérifier.
X a démantelé ses équipes de modération au profit de Grok, une IA dont les errements sont désormais documentés. Le correctif algorithmique a remplacé le jugement humain, avec les résultats que l’on observe.
Car lorsque les fact-checkeurs ou les autorités publient enfin leurs démentis, les faux ont déjà fait le tour du monde. Les internautes sont passés à autre chose, emportant avec eux, souvent sans le savoir, un fragment d’un récit fabriqué.
Dans une guerre où chaque image est une munition, la vitesse n’est pas qu’un avantage tactique : elle est l’arme absolue. Et tant que les plateformes n’auront pas décidé d’en faire un critère de responsabilité, la désinformation aura toujours une longueur d’avance.
Par Pierre Bellagamba









