Les nouvelles énergies renouvelables électriques (éolien et solaire) traversent un épisode turbulent de remise en cause politique. Le grief principal à leur encontre est leur prétendue inutilité dans le contexte électrique actuel. Pire, leur déploiement et les capacités additionnelles mises en service détruiraient de la valeur sur le marché : les producteurs conventionnels verraient leur électricité écoulée à prix négatifs sans que le consommateur ou le contribuable ne soit réellement gagnant. Cette crise constitue un risque pour ces formes d’énergie, au moins, à court terme (menace de moratoire). La nécessaire électrification des usages, qui justifiait pleinement le recours à des productions électriques décarbonées nouvelles, tarde à s’enclencher faute de moyens financiers dans le contexte budgétaire français actuel.
Pourtant pour tout un tas de raisons climatiques, de sécurité d’approvisionnement et de déficit de la balance commerciale, le déploiement des renouvelables électriques est une opportunité et une assurance de long terme pour le système énergétique. Cette note ne vise donc pas à répondre à cette polémique technico-économique[1].
Elle a pour objectif d’analyser deux traits d’image « installés » dans l’imaginaire collectif bien avant la mise en lumière des questions de surcapacités conjoncturelles. Ces traits d’image semblent particulièrement pénalisants pour la nécessaire poursuite du développement de ces formes d’énergies.
Première association d’image : énergies renouvelables et écologie politique radicale
Les éoliennes et les panneaux solaires sont régulièrement associés à l’écologie politique. Historiquement née du mouvement anti-nucléaire, puis à l’avant-garde du combat contre les énergies fossiles, l’écologie politique a naturellement plaidé pour des mix énergétiques composés à 100% d’énergies renouvelables. Mais on peut également noter que la plus forte ambition de sortie conjointe des fossiles et du nucléaire a été portée par LFI, se positionnant comme une force politique plus volontariste sur le sujet qu’EELV elle-même. Pour mémoire, le programme du Nouveau Front Populaire de 2024 fixait un horizon 100% à 2050[2].
Dans ce contexte on peut craindre que les énergies renouvelables électriques pâtissent de cette association d’image avec certains partis politiques prônant alternativement : la décroissance économique[3], l’ascétisme ou la frugalité imposés, une fiscalité très alourdie pour les entreprises, la nationalisation du secteur de l’énergie ou des thématiques d’interdictions diverses et variés (véganisme, circulation automobile dans les centres urbains, …). On notera d’ailleurs que le « backlash » écologique a trouvé, récemment, un nouveau porte-parole en la personne d’Alexandre JARDIN qui a fait de la PPE 3 un combat au nom « des gueux »[4] et de leurs factures d’électricité[5] dans un parallélisme des formes avec un combat initial et fondateur contre les ZFE.
Le paradoxe en matière d’image est particulièrement fort. Alors même que les énergies renouvelables sont des « objets de production » et qu’elles constituent une source de développement économique pour les milieux ruraux voire un gain de pouvoir d’achat pour des acteurs locaux, l’association d’image avec des partis politiques dont l’électorat est ultra-urbain et souvent « décroissant » créé, sans aucun doute, un préjudice réputationnel pour de nombreux français ne partageant pas les radicalités évoquées. Il n’est pas péjoratif de souligner le caractère particulièrement clivant de LFI[6] et d’une partie d’EELV[7] vis-à-vis d’une majorité de français en particulier dans le monde rural.
Par ailleurs, le discours « apatriotique » voire « no border » du courant radical de gauche laisse un espace grand ouvert à la critique du Rassemblement National et de la droite conservatrice à destination des énergies renouvelables associées à ce courant et jugées trop importées (made in Germany puis made in China) et donc non souverain, ni patriote.
Le paradoxe est tel que le parti de Marine Le Pen chantre, en matière d’écologie, du « localisme » en arrive à repousser des solutions de productions locales au profit de combustibles fossiles, pour le coup, totalement importés … Car s’il est légitime de se soucier de la provenance des matériels ou équipements, il est surprenant d’oublier que le flux d’énergie est par définition local lorsque l’on parle de renouvelables.
Au moment du moratoire proposé et voté à l’Assemblée Nationale dans le cadre de la proposition de loi dite « Grémillet », les réactions de la FNSEA[8] et de la FFB ont concouru de façon décisive au rejet du texte et au revirement du parlementaire porteur même de cette idée. L’élargissement de l’association d’image des renouvelables au monde patronal, agricole ou rural a sans aucun doute constitué une opportunité de sortie de crise.
Il semble donc dangereux de pâtir de l’association d’image avec la radicalité politique. Par ailleurs, on peut légitimement se demander si la frange la plus extrême de l’écologie politique (insoumis compris) constitue un allié réellement fiable pour les énergies renouvelables à l’échelle industrielle et portée par le secteur privé. Les énergies renouvelables semblent souvent être d’autant plus soutenues par ce courant de pensée qu’elles sont minimalistes, réduites à des projets de faible puissance et portées par des collectifs dits « citoyens ».
Deuxième association d’image : énergies renouvelables et « ultralibéralisme économique »
A côté d’une association d’image avec un courant politique de gauche radicale, il faut noter que les énergies renouvelables électriques portent, dans l’imaginaire collectif, les traits du libéralisme économique dans le stratégique secteur de l’énergie, à rebours d’une pensée française jacobine et étatisée à l’excès sur le sujet.
Du Parti communiste au Rassemblement National, en passant par le courant gaullo-bonapartiste (LR héritiers du RPR) et la 1ère gauche (chevemento-mitterandienne), l’énergie est très clairement installée dans l’imaginaire français comme un bien commun nationalisé et a fortiori régulé. L’énergie nucléaire en tant qu’objet technologique complexe correspond parfaitement à cet imaginaire. Imprivatisable (car difficilement assurable) et liée intimement à un secteur régalien (la défense), l’énergie nucléaire est aux antipodes du libéralisme économique a priori. Dans un pays où il est coutume de dire, à droite comme à gauche, que « l’Etat a fait la nation », cela a son importance.
Cette vision jacobine et étatisée de l’énergie constitue selon ses promoteurs la garantie d’une grande maîtrise des coûts de production dans la mesure où les choix technologiques seraient dès lors « rationnalisés et massifiés », les infrastructures de réseaux « mutualisés et optimisés » et que la garantie de l’Etat permettrait un accès à des coûts de financement compétitifs.
Hormis le courant écologiste, pour des raisons anti-nucléaires et décentralisatrices ET une partie du centre (disons de la deuxième gauche rocardienne à la droite orléaniste)[9], peu de courants politiques assument une certaine libéralisation et décentralisation du secteur fussent-elles sévèrement encadrées et abondamment régulées.
Les énergies renouvelables électriques réunissent dès lors des caractéristiques technico-économiques incompatibles avec un imaginaire jacobin et antilibéral aussi puissant.
Elles sont, en effet, développées et exploitées par des entreprises privées pas uniquement françaises[10], elles sont très souvent réparties et constituent une opportunité pour des consommateurs individuels (particuliers ou entreprises) de manager leur propre alimentation mettant en péril, selon les contempteurs de ces technologies, par exemple, la péréquation tarifaire ou l’équilibre financier des réseaux dans une dérive jugée individualiste[11].
Que l’origine du déploiement des énergies renouvelables électriques française corresponde, par ailleurs, à la transposition de la directive européenne de 1996 par la loi du 10 février 2000 crée une association d’image très forte entre libéralisation du secteur de l’électricité et énergies renouvelables. Pour mémoire, cette loi a prévu la mise en place d’une programmation pluriannuelle des investissements (ancêtre de la PPE), la séparation des activités de production et d’acheminement ou la création de la CRE.
Il n’est donc pas étonnant de voir une hostilité forte de certaines organisations syndicales de salariés à l’égard des énergies renouvelables synonymes de libéralisation du secteur de l’électricité et d’abandon progressif du protecteur statut des IEG[12].
Sortir du piège des assignations idéologiques
Les énergies renouvelables n’ont vocation à n’être ni de droite, ni de gauche. Malgré des positions hostiles de la part des principaux partis de droite, les électeurs LR se déclarent à 74% favorables au doublement du parc éolien et solaire d’ici à 2030[13].
Les énergies renouvelables sont des centrales de production qui s’inscrivent pleinement dans l’économie nationale. Leur caractéristique première est l’absence totale d’émissions de gaz à effet de serre durant leur exploitation, comprise entre vingt et trente ans. Elles garantissent par ailleurs un haut niveau de sécurité d’approvisionnement puisque ne dépendant d’aucun « carburant importé ».
Il est important de rappeler qu’elles n’ont aucunement vocation à être rattachées à des concepts politiques radicaux tels que : la décroissance, l’anticapitalisme, l’interdiction environnementale & l’écologie dite « punitive » ou à des images d’Epinal du champ lexical de l’ultralibéralisme : l’ubérisation énergétique, la désoptimisation du système électrique, la perte de souveraineté, la fracture énergétique, l’anarchie énergétique et la non-maîtrise des coûts qui en découlent, …
Le risque majeur est d’installer durablement les énergies renouvelables, malgré elles, dans un carcan ou une équation paradoxale et mortifère :
- Les énergies renouvelables seraient à la fois un symbole de la restriction de la consommation ou d’une frugalité pensée par une élite urbaine jugée déconnectée,
- Mais également le symbole de l’ubérisation d’un secteur économique vital dont l’accessibilité à moindre coût est décisive pour les agents économiques (personnes morales ou physiques).
Par Damien Mathon
Ingénieur de formation et titulaire d’un DEA scientifique, Damien MATHON est actuellement directeur des affaires publiques et de la régulation pour Iberdrola en France. Il est par ailleurs administrateur du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Il a été Délégué général du SER, puis directeur de la Fédération du commerce agricole et agroalimentaire (FC2A). Il a également occupé le poste de secrétaire général du groupe Poujoulat. Dans le cadre de ses fonctions passées, Damien Mathon a participé activement aux grands exercices nationaux de prospective énergétique (Grenelle de l’environnement, Débat national sur la transition énergétique) et a siégé au Conseil Supérieur de l’Énergie.
[1] Face aux polémiques sur le sujet, il conviendrait également de rappeler leur rôle décisif pendant la crise énergétique de 2021/22 ou les promesses à venir des flexibilités de l’offre et de la demande.
[2] Mais depuis, le Parti socialiste s’est désolidarisé du programme NFP 2024 et plaide désormais, à l’instar de Renaissance, pour un mix électrique équilibré entre nucléaire et énergies renouvelables.
[3] Alors que la seule décroissance réellement souhaite est celle de la consommation d’énergies fossiles
[4] Les #Gueux – Association les #Gueux , le bon sens en action ! lesgueux.fr
[5] Sans qu’aucun lien de causes à effets n’aient été établis (voir le fact checking de la CRE sur le sujet)
[6] Enquête électorale française : la France Insoumise s’abîme, le Rassemblement National résiste | Ipsos
[7] Ce second parti n’est pas homogène en terme de radicalité. Des personnalités comme Yannick JADOT sont sans doute plus proches de la social-démocratie que de l’ultra-gauche tandis que Sandrine ROUSSEAU a récemment déclaré « j’en ai rien a péter de la rentabilité des agriculteurs »
[8] On notera d’ailleurs que la gauche radicale (Aurélie TROUVE par exemple) s’oppose assez clairement à l’agrivoltaïsme que soutiennent les organisations syndicales agricoles FNSEA et Coordination rurale. La confédération paysanne d’obédience de gauche radicale étant également opposée à l’agriPV.
[9] Souvent minoritaires dans leurs structures partisanes respectives
[10] Mais il est toujours étonnant de regretter l’ouverture de propre son marché domestique tout en se réjouissant de disposer d’entreprises à même d’opérer sur des marchés extérieurs
[11] On notera à cet égard une différence d’appréciation notable entre filières renouvelables
[12] On notera tout de même que la CFDT, syndicat proche de la deuxième gauche, est favorable au développement des énergies renouvelables électriques
[13] Sondage Kantar/Vérian de novembre 2024









